Tenir un carnet de mes tensions m’a montré ce qui me pesait vraiment

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Le stylo a grincé sur la page, sur la table collante du café La Terrasse, juste avant la place Masséna. J’ai écrit, presque sans réfléchir, « mâchoire serrée à 11h15, après l’appel de Bertrand », et je me suis sentie saisie par ce détail. Je croyais noter une mauvaise journée, mais ce carnet a commencé à me rendre visible ce qui me pesait vraiment.

Quand j’ai commencé, je voulais juste comprendre ce qui clochait dans mes journées

Je vivais alors entre mes textes, la maison, et mes deux grands enfants, qui remplissent encore les soirées de bruits de pas, de vaisselle et de messages laissés sur le frigo. Je suis rentrée un mardi avec les épaules dures et le cou presque verrouillé, après une matinée où j’avais déjà répondu à six messages avant 9 heures. J’ai voulu quelque chose de simple, sans appli à ouvrir ni gadget à charger.

Ce qui m’a poussée, c’était une fatigue diffuse, pas une grosse chute, plutôt une usure qui collait à la peau. J’avais la mâchoire serrée au réveil, par moments avec les dents marquées, et une petite boule dans la gorge dès que le téléphone sonnait. J’ai été convaincue que tout venait de la journée en bloc, comme si le problème portait un seul nom et refusait de se laisser découper.

Avant de commencer, je pensais que ce carnet finirait au fond d’un tiroir, comme tant d’élans de début de semaine. J’ai appris que les gestes trop ambitieux meurent vite, alors je voulais éviter ce piège. J’étais sûre de moi sur un point, au moins, je n’avais pas besoin d’un grand discours, seulement de voir où la pression montait.

Je suis partie avec une idée très simple, presque pauvre. Je me suis dit que trois lignes par épisode me suffiraient, et que je pourrais tenir dix minutes le soir sans m’épuiser. J’ai hésité, parce que noter ses tensions ressemble vite à une corvée, surtout quand la tête est déjà pleine.

Au fil des jours, le carnet a révélé des détails que je n’avais jamais vus

Les premières pages étaient brouillonnes. J’écrivais « stress », puis je barrais, car ce mot ne m’apprenait rien. J’ai fini par noter l’heure exacte, le contexte, puis le signe du corps, pas plus de trois éléments par épisode. Cette règle m’a sauvée du découragement, parce qu’elle gardait le carnet lisible.

Au bout de deux semaines, j’avais mes rendez-vous du soir presque ritualisés. À 22h05, je posais le stylo, je relisais la ligne du matin, puis je regardais si mes épaules avaient monté pendant le repas. J’ai galéré les trois premiers jours, car je voulais raconter toute la journée, et je me noyais dans mes propres phrases.

Ce qui m’a bluffée, c’est que le corps parlait avant moi. La mâchoire se bloquait avant même que j’admette l’agacement, et la respiration devenait courte, comme si je n’osais pas remplir ma cage thoracique. Une fois, j’ai noté la nuque dure au toucher, presque brûlante sous mes doigts, alors que j’étais persuadée d’aller bien.

Le piège, je l’ai vu venir vite. Quand je notais après le coucher, tout basculait en rumination, et je relisais la journée comme une rediffusion trop nette. J’avais alors la gorge plus serrée qu’avant, et je transformais un outil simple en petite machine à me faire tourner la tête.

J’ai aussi compris la limite du carnet. Voir noir sur blanc « nuque tendue » trois fois dans la même semaine m’a laissée un peu sèche, parce que je ne savais pas encore quoi faire de cette répétition. Je me suis retrouvée face à une évidence sans mode d’emploi, et ça, franchement, m’a agacée.

Le détail le plus précis est arrivé sans prévenir. Un matin, j’ai relu trois notes où j’avais écrit la même chose à la même heure, après le même appel. C’était « mâchoire serrée à 11h15, après l’appel de Bertrand ». Là, j’ai compris que ce n’était pas la journée entière qui me pesait, mais un enchaînement très net.

Le déclic est arrivé quand j’ai vu les mêmes tensions revenir aux mêmes moments

La troisième fois que j’ai lu « mâchoire serrée après le mail de 11h15 », j’ai posé le carnet à plat sur la table. J’avais aussi écrit « ventre noué avant le déjeuner » et « soupir sans raison » sur la ligne d’après. J’ai été frappée par cette répétition, parce qu’elle découpait ma journée avec une précision que je n’avais pas vue en vivant dedans.

Après ça, j’ai changé trois choses minuscules. Je n’ouvrais plus mes mails au réveil, je glissais une micro-pause avant l’appel de midi, et je respirais plus lentement dès que mes épaules montaient. La différence a été immédiate sur ma respiration et sur ce poids posé en haut du dos.

J’ai aussi commencé à noter le contexte avant le ressenti, parce que l’ordre comptait. Quand j’écrivais d’abord « mail de Bertrand », puis seulement « ventre noué », le fil redevenait lisible. Mon corps me servait d’alarme, avec la respiration haute, la nuque raide au toucher, et cette petite envie de déglutir qui arrivait avant les mots.

Avec le recul, avec le recul sur tenir un carnet de mes tensions, ce que je garde et ce que je laisse

Je sais maintenant que ce n’était pas la quantité de travail qui me tordait les épaules. Ce sont certains créneaux, certains échanges, et surtout l’absence de vraie coupure qui me faisaient tenir trop longtemps en mode automatique. J’ai appris, à force d’y revenir, que le mot « fatigue » cache par moments des choses très différentes.

Je crois que ce carnet peut aider quand on cumule plusieurs casquettes et qu’on a peu de temps pour se regarder de près. Entre mon bureau, le dîner, les messages des enfants et le reste, je n’avais pas besoin d’un grand protocole. J’avais besoin d’un outil qui tienne dans une main, pas d’un cahier qui m’oblige à me surveiller toute la soirée.

J’ai aussi hésité à passer aux applis de suivi, puis j’ai laissé tomber cette idée. J’avais déjà assez d’écrans dans la journée, et le papier me rendait les choses moins agressives. Pour les réveils à 3 h ou 4 h qui reviennent, ou pour une gorge qui se serre plusieurs jours d’affilée, je ne reste pas seule avec ça et je vais voir un professionnel de santé.

Mon bilan après trois semaines : les gestes que je repete, ceux que j’evite

Après trois semaines, je garde surtout la puissance du concret. Trois lignes, un horaire, un contexte, et le petit signal du corps, cela m’a suffi pour faire sortir mes tensions du brouillard. Le carnet n’a pas changé ma vie, mais il m’a rendu mes journées plus lisibles.

Je referais sans hésiter les notes prises juste après le pic, jamais au milieu de la nuit. Je referais aussi cette attention aux épaules qui montent presque jusqu’aux oreilles, et à la mâchoire qui se verrouille avant les mots. Je ne referais pas l’erreur d’attendre la fin de journée, ni celle de vouloir tout corriger d’un coup après trois pages.

Ce n’est pas la journée entière qui me pèse, c’est ce petit quart d’heure où je serre les dents sans m’en rendre compte. Écrire m’a permis de sortir de la brume où tout me semblait confus pour voir ce qui clignotait vraiment en rouge. Je l’ai refermé un soir en marchant vers la place Masséna, avec l’impression calme d’avoir enfin touché juste.

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La rédactrice